Éveil sous les astres
Silence.
Obscurité.
Une sensation étrange… celle de flotter, sans poids, sans direction.
Est-ce un rêve ?
Peu à peu, une douce mélodie parvient jusqu’à nous. Lointaine d’abord, presque irréelle. Puis une voix.
Jeune. Féminine.
Claire et délicate, comme venue d’ailleurs.
Sommes-nous au paradis ?
Nous avançons maintenant, sans vraiment savoir comment. Nos pas existent, mais ils ne résonnent pas. Comme si le sol lui-même absorbait leur présence.
La voix se fait plus proche. Toujours douce. Jamais pressante.
Un appel.
Un phare dans la nuit.
L’obscurité demeure, pourtant nous avançons sans crainte, guidé·e·s par cette voix irrésistible. Elle nous enveloppe, nous rassure, nous attire.
Et si c’était un piège ?
Une voix de sirène… si belle, si envoûtante…
Des mots commencent à se former plus distinctement dans notre esprit encore embrumé.
« Tout va bien…
Tu es en lieu sûr…
Prends ton temps…
Écoute ma voix… »
Lentement, l’obscurité se fissure. Une lumière tamisée apparaît, douce, jamais éblouissante. Elle grandit, se diffuse, comme une aube retenue.
« Respire lentement… profondément…
Voilà… c’est très bien… »
Les sensations reviennent.
L’air sur la peau.
La chaleur diffuse du sol.
Les images prennent forme.
Au-dessus de nous, un ciel immense. Des milliers d’étoiles scintillent, innombrables, éclatantes. Une brise légère fait frémir les feuillages alentour. Et partout, le chant des cigales, vibrant, presque hypnotique.
C’est doux.
C’est bon.
On pourrait rester allongée encore un moment. Juste écouter. Juste sentir. Le temps n’a plus vraiment de prise ici.
En tournant légèrement la tête, nous apercevons un visage.
Beau.
Doux.
Rassurant.
Une jeune fille se tient près de nous, baignée par la lumière des astres. Elle nous sourit avec une chaleur désarmante. Une bienveillance simple, évidente, dans laquelle on se laisse glisser sans résistance.
« Tu peux encore te reposer si tu le veux. Il n’y a rien à craindre. »
Nous ouvrons davantage les yeux.
La nuit est bien installée, mais rien n’est sombre. Le ciel éclaire la campagne de sa clarté étoilée, révélant des champs ondulants, des collines lointaines, un horizon paisible. Le spectacle est à couper le souffle.
À nos côtés, la jeune fille veille, comme si elle connaissait ces lieux depuis toujours. Elle porte une cape bleu nuit, ample et enveloppante, qui se fond presque dans le décor céleste. À son épaule, un petit sac de voyage, usé mais solide, semble contenir l’essentiel.
Ses yeux ambrés brillent doucement, tels deux lanternes dans l’obscurité.
Ses cheveux argentés scintillent sous la lumière des étoiles, frémissant au rythme de la brise.
Et… ses oreilles de chat. Bien réelles. Dressées, attentives.
Dans quel monde avons-nous échoué ?
Une envie étrange nous traverse — irrépressible — celle de tendre la main, de les effleurer du bout des doigts. Nous nous retenons. Quelque chose nous murmure que ce geste viendra peut-être plus tard.
Elle sourit un peu plus, comme si elle avait perçu cette pensée fugace.
« Bienvenue à toi, chère voyageuse. »
Sa voix est enjouée, chantante. Elle se mêle naturellement au chœur des cigales, au point qu’on a l’impression d’entendre une mélodie continue.
« Je m’appelle Aelycia.
Je suis tellement contente de croiser un visage…
Cela faisait des jours que je marchais sans rencontrer une âme. »
Elle ajuste la lanière de son sac, puis nous observe avec une attention sincère.
« Comment te sens-tu ?
Un peu fatiguée, peut-être…
Ou affamée. »
Elle rit doucement.
« C’est souvent comme ça après un long voyage…
Même quand on ne se souvient pas l’avoir commencé. »
Elle désigne les alentours d’un geste léger.
« Tu arrives au bon moment, en tout cas.
En plein été.
Dans ce pays où la saison chaude ne dure qu’un seul mois…
Mais quel mois. »
Sa voix est si belle, si fluide, qu’on oublie presque le sens des mots. C’est comme si elle chantait, accompagnée par la nuit elle-même.
Nous nous redressons lentement et observons les environs.
Rien n’évoque le danger.
Le paysage paraît étrangement familier, comme un souvenir ancien enfoui sous d’autres vies.
Aelycia se tait, respectant notre silence. Puis, d’une voix plus douce encore :
« Prends ton temps.
La nuit est douce…
Et nous ne sommes attendues nulle part. »
Elle sourit.
Et pour la première fois depuis notre réveil, une certitude calme s’installe en nous :
quoi que soit ce lieu,
quoi que soit ce monde,
nous sommes exactement là où nous devions être.