La Maison-refuge
Aelycia lève les yeux vers le ciel. Les étoiles s’y reflètent, dansant dans ses iris ambrés comme des éclats vivants. Nous faisons de même.
On pourrait rester ainsi indéfiniment, suspendu·e·s à cette nuit paisible…
jusqu’à ce que notre ventre trahisse soudainement notre état, dans un son sans équivoque.
Aelycia éclate d’un petit rire léger.
Un rire franc, amusé, sans la moindre moquerie.
— Oh…
— Je crois que ton corps a parlé avant toi.
Elle porte une main à son sac, fouille un instant, puis secoue doucement la tête.
— Je suis désolée, je n’ai rien sur moi.
— J’étais sortie faire une petite balade quand je t’ai trouvée allongée là…
Elle réfléchit un instant, puis son sourire revient, rassurant.
— Mais j’ai trouvé un petit refuge.
— Il n’est pas très loin d’ici.
Elle nous observe attentivement, sans insistance.
— Tu penses pouvoir marcher ?
Avec son aide, nous nous levons lentement, prenant garde à ne pas perdre l’équilibre. Son geste est sûr, délicat. Le corps est encore un peu engourdi, mais rien ne semble brisé. Juste… rouillé, comme après un très long sommeil.
— Parfait, dit-elle doucement.
— Alors… on y va ?
Nous avançons dans la campagne.
Un sentier déjà tracé s’offre à nous, familier sans que l’on sache pourquoi. Les arbres qui l’entourent ne sont nullement menaçants ; leurs branches s’entrelacent au-dessus de nos têtes comme pour former une voûte protectrice.
La lumière des astres filtre à travers le feuillage, dessinant sur le sol des motifs mouvants. On a l’impression de marcher dans un rêve.
Bientôt, un murmure s’élève.
Un ruisseau.
L’eau coule paisiblement, et les reflets des étoiles glissent à sa surface comme une caresse lente. Nous nous arrêtons souvent, sans même nous en rendre compte, captivé·e·s par ce spectacle.
Ce n’est pourtant qu’une campagne.
Rien d’extraordinaire, à première vue.
Et pourtant…
La présence d’Aelycia transforme tout.
Toujours proche, jamais envahissante. Parfois silencieuse, parfois fredonnant un petit air mélodieux à peine audible, elle adapte son pas au nôtre sans le moindre reproche.
Encore quelques sentiers, puis l’horizon se dégage. Au loin apparaissent des collines aux formes étonnamment douces, presque trop arrondies. Comme si la terre elle-même avait été modelée avec tendresse.
Une lueur apparaît soudain entre les arbres.
Faible, diffuse.
La lumière des étoiles se reflète sur des fenêtres.
Une maison se dessine.
Silencieuse.
Apparemment inhabitée.
— Nous sommes arrivées, annonce Aelycia avec un sourire.
— Viens… n’aie pas peur.
— Elle est bien plus chaleureuse qu’elle n’en a l’air, vue de loin.
Elle dit cela comme si elle avait deviné notre hésitation — et peut-être est-ce le cas. Elle a ce don étrange de lire les micro-expressions, les silences, les pensées non formulées.
À mesure que nous approchons, la maison change.
Ses formes sont arrondies, presque mignonnes. Elle ressemble étrangement aux collines aperçues plus tôt. Aucune lumière ne filtre encore, aucun bruit ne s’en échappe.
Aelycia pousse délicatement la porte.
Elle s’ouvre sans un son.
Comme une lettre glissant sous une porte close.
Et soudain…
La pièce s’illumine.
Des dizaines de petites lumières colorées s’allument presque en même temps, diffusant une chaleur douce, enveloppante. C’est un véritable tableau de lueurs, vivant, apaisant.
Aelycia observe notre expression avec amusement.
— Quelle surprise, n’est-ce pas ?
— Je ne m’en lasse jamais, même après plusieurs visites.
Elle nous invite à entrer d’un simple geste.
— Installe-toi.
— C’est une maison de refuge.
— Ouverte à tous les voyageurs.
Elle hausse légèrement les épaules, presque nonchalante.
— On peut y rester aussi longtemps qu’on le souhaite.
— Elle fait le ménage toute seule, le lit, la vaisselle…
Puis, avec un petit sourire complice :
— Mais pas vraiment le repas.
— À moins d’aimer ces petits pains toujours chauds…
Elle désigne une table.
— Leur garniture change chaque jour : fruits, céréales, miel…
Un doute nous traverse.
Tout cela est trop parfait.
Trop beau.
Est-ce un rêve ?
Un piège ?
Une anguille sous roche ?
Aelycia semble capter notre trouble et éclate doucement de rire.
— Je vois ce que tu te dis.
Elle s’approche de la table.
— Cela fait presque trois jours que je suis ici.
— Et je n’ai rien vu disparaître en échange.
Elle marque une pause, puis ajoute :
— Ah si…
— Un petit mot.
Elle le prend délicatement et le lit à voix haute :
— « Aelycia, tu as ramené une âme perdue ? Sois la bienvenue. »
Elle relève les yeux vers nous, toujours souriante.
— Voilà tout.
Un frisson parcourt notre échine.
Est-ce de la sorcellerie ?
Ou simplement… autre chose, que nous ne savons pas encore nommer ?
La maison reste silencieuse.
Les lumières brillent doucement.
Et, pour la première fois, la faim se mêle à une étrange sensation de sécurité.
Comme si, pour cette nuit au moins,
nous avions trouvé refuge.